top of page

Capital, technologie et valorisation des données

This is placeholder text. To change this content, double-click on the element and click Change Content.

Capital, technologie et valorisation des données

FORMATION ET ACCUMULATION DU CAPITAL NUMÉRIQUE

En 2017, The Economist titrait "The world's most valuable resource is no longer oil, but data" [1]. L'article en question narre le phénomène suivant [1] : Une industrie gigantesque se développe, telle l'industrie pétrolière au 19e siècle, autour d'une ressource nouvelle, la donnée}. "En 2017", décrit l'article, "les GAFAM - Acronyme d'usage pointant les 5 entreprises dominantes dans l'industrie Tech : Google, Amazon, Facebook, Apple, Google - amassèrent collectivement plus de 25 milliards de dollars de profits, durant le premier trimestre" [1]. Pour des initiés de la thématique, il serait aisé de prendre cette déclaration pour argent comptant, tant elle relaie de certitudes que d'autres articles, institutions ou cabinets de conseil, postulent à propos du potentiel rentable des données. Si nous adoptons une approche symptômale [2] de cette cosmovision, de cette "vision du monde et de soi dans le monde" [3], nous pouvons la comprendre comme une "combinaisons de vues et d'omissions" [4] dont la relation révèle les présomptions que nous devons critiquer. Nous devons critiquer, en effet, comment une donnée peut devenir ce qu'elle devient dans ce genre de texte, i.e. être décrite sous les termes de "ressource", de "valeur", mais pas en terme de "capital" (nous y reviendrons) : Quel écosystème de présences et d'absences, au sens d'Althusser, donne sens à cette description ? Une donnée est une entité abstraite, définie par les dynamiques [5] qui l'entourent : production, gestion, exploitation, transfert, communication, etc. En effet, la donnée a cette particularité d'être polysémique et certainement pas défini ex-ante, et ces processus donnent une forme à cette entité abstraite, ils traduisent l'idéel vers le matériel [6]. Bref, une donnée est ontologiquement une information, soit "quelque chose mis en forme" [6]. La donnée personnelle n'échappe pas à cette description liminaire. Selon l'APD - Autorité belge pour la Protection des Données -, une donnée à caractère personnel est toute information se rapportant à une personne physique susceptible d’être identifiée, directement ou indirectement. En Belgique, ces données sont encadrées par la législation sur la protection de la vie privée [7], législation qui va définir les marges du traitement des données, soit "toute opération effectuée sur ces données à caractère personnel, telle que la collecte, l’utilisation, la gestion ou la communication" [7] Nous retrouvons ici ce constat de l'indissociabilité entre l'objet, soit la donnée, et les dynamiques qui la forment.

Ce que ces éléments de définition ne révèlent pas, ce qu'ils omettent, c'est que cette praxis numérique forge la donnée en tant que capital. En effet, "Les données sont toujours construites par une opération et elles doivent aussi toujours être interprétées"[8]. La terminologie économique n'y est pas, mais la transformation de la donnée en capital se constate dans ses applications, la première de toutes étant l'accumulation de fait des données en Big data. C'est précisément ce qui nous intéresse, à savoir que "l'absence d'un concept - la donnée en tant que capital - ne se réduit pas à la simple absence du mot, si la réinsertion de ce concept dans la réflexion précipite une reconfiguration de la problématique" [4]. Ici, ce concept organique [4] de capital transforme l'objet, qui était une "simple" innovation technologique potentiellement rentable, en controverse d'économie politique.

ÉCOSYSTÈME DE VALORISATION

Nous avons établi que le concept organique de capital suggère une lecture différente de la problématique de l'exploitation de la donnée, et que la transformation de la donnée en capital s'effectue par transformations et applications successives, la première de toutes étant son accumulation. Nous appellerons ce processus l'écosystème de valorisation de la donnée. Cependant, il nous faut clarifier la substance de ce que nous entendons par "capital", sans quoi le concept reste vide, et procéder à une description plus méthodique, à une analyse symptômale de cet écosystème. La donnée est du capital, car elle s'accumule et s'échange selon des modalités propres au capitalisme numérique [9]. En effet, "la richesse des sociétés dans lesquelles règnent le mode production capitaliste s'annonce comme une immense accumulation de marchandises" [10]. C'est ici que la donnée en tant que capital diffère des marchandises dont Marx nous parle, car elle ne prend de valeur qu'en relation avec l'ensemble des autres données avec lesquelles elle est agrégée, ce qui est communément appelé Big data. Un Big data est différent d'une base de données. Une base de données est "un recueil d'éléments indépendants, soit séparables les uns des autres sans que cela ne réduise la valeur informative de chaque élément [11]. C'est un constat qui pourrait sembler trivial aux spécialistes dont le travail est précisément d'exploiter ces données en ce qu'elles sont du capital, sans questionner ce qui les constitue comme tel, soit leur accumulation massive. En effet, en économie politique, la technologie - Nous mettons l'emphase sur ce mot, pour souligner sa nature abstraite, non ancrée, dans les discours économique - est perçue comme une des clés de voûtes de la production et de la croissance économique, ainsi qu'exprimé par la théorie de la croissance endogène et les modèles de types schumpétériens. Nous pourrions également mettre en lumière que, dans l'idéologie téléologique du progrès, la technologie est considéré comme inaliénable à ce dernier.

Ce qui constitue un Big data, et, par la même, attribue sa propriété de capital à la donnée, c'est "le croisement entre deux dynamiques techniques : une production brute de données de plus en plus massive, disséminée dans des dispositifs décentralisés ou concentrés, et générée par des acteurs individuels et collectifs toujours plus nombreux ; une capacité de recueil, traitement, croisements et analyse accessible à différents acteurs issus de mondes différents et parfois séparés" [12]. L'industrie de la santé est un exemple typique de secteur dont l'économie est réorganisée grâce au Big data, et dans lequel nous retrouvons cette double dynamique. En effet, l'accroissement du processus de digitalisation des registres médicaux, de la recherche médicale et technologique, ainsi que la transparence nécessaire des parties prenantes publiques et gouvernementales, vont remplacer les "anciens leviers de capture de valeur, qui ne prennent pas la mesure des connaissances et de la vision que permet le big data" [13]. Au fond, partout où nous allons, nous retrouvons cette double dynamique liant l'objet et son traitement. C'est cette dialectique, cette relation entre la donnée et son écosystème de valorisation, qui forge la donnée en tant que capital. La donnée n'est donc pas une "ressource" en soit, transposable, transférable et restant pareil à elle même.

CONCLUSION

L'enjeu de ce travail était d'ouvrir la réflexion sur des dimensions peu explorées de l'économie numérique. Nous avons essayé de démontrer que les données, considérées comme une nouvelle "ressource", était en fait du capital, forgé au sein d'écosystèmes de valorisation et une dynamique d'accumulation capitaliste. Ce pas de côté intellectuel implique toute une controverse d'économie politique. Il ne s'agit pas tant de nier l'intérêt économique de l'exploitation des données. Plutôt, il s'agit de donner une nouvelle impulsion conceptuelle, promouvant la souveraineté de l'individu "numérique", lui permettant de "se réapproprier et de contrôler avec qui et quand il partage les informations se trouvant dans son portefeuille digitale" [14]. C'est en effet au moyen de tels développements intellectuels que peuvent continuer à se mener nos combats politiques émancipateurs. C'est au moyen d'une méthode dont Louis Althusser fit la promotion que nous avons procédé à cette herméneutique critique, à savoir la méthode symptômale. Effectuer une analyse symptômale, c'est reconfigurer les combinaisons de présences et d'absences au sein d'un texte, effectuer une psychanalyse des présomptions dont ces textes sont emprunts afin de les mettre en exergue, bref, c'est rendre le texte intelligible à la critique. Il faut en outre faire remarquer que, si nous avons pu travailler sur la formation du capital numérique, il ne faut pas présupposer pour autant que les arguments de la critique classique du mode de production capitaliste s'emboitait naturellement dans notre texte. Par rapport aux spécificités du capitalisme numérique, nous avons, comme Althusser dans "Lire le capital", constaté que la variation de la conjoncture rendait caduque certains arguments fondateurs. L'impulsion cependant, restait la même : "identifier les rapports de forces entre les discours, mêmes les plus abstraits, dont résultent les effets de conservation ou de résistance et de rébellion contre l'état des choses existant" [4]. Bref, identifier et lutter contre les effets d'hégémonie, au sens Gramscien.

BIBLIOGRAPHIE

[1] The Economist.(2017). The world’s most valuable resource is no longer oil, but data.

[2] Harcourt, B. (2019). La Théorie critique au XXe siècle: De Gramsci, Adorno, Horkheimer et Walter Benjamin à Edward Said, Gayatri Spivak et Judith Butler. Notes personnelles prises durant le séminaire. EHESS.

[3] Pleyers, G.(2019). Ldvlp2170 - Mondialisation des phénomènes sociétaux. Notes personnelles prises aux cours. Université Catholique de Louvain.

[4] Althusser, L., Balibar, E., Establet, R., Rancière, J., Macherey, P. (1968). Reading Capital. Paris : Librairie François Maspero.

[5] Commission Européenne.(2016). Que couvre le traitement des données ? https://ec.europa.eu/info/law/law-topic/data-protection/reform/what-constitutes-data-processing_fr

[6] Latour, B. (2006). Changer de société, refaire de la sociologie. Paris : La Découverte.

[7] Belgium.be.(n.d.).Données personnelles. Section Justice.

[8] Ollion, E., Boelaert, J. (2015). Au-delà des big data. Sociologie , N°3, vol. 6

[9] Broca, S.(2015). Les deux critiques du capitalisme numérique.

[10] Marx, K.(1867 [1985]). Le Capital. Tome I.

[11] SPF Économie.(n.d.). Définition d'une base de données. https://economie.fgov.be/fr/themes/propriete-intellectuelle/droits-de-pi/droits-dauteur-et-droits/droit-des-bases-de-donnees/definition-dune-base-de

[12] Anciaux, A., Farchy, J. Méadel, C.(2017). ‪L’instauration de droits de propriété sur les données personnelles : une légitimité économique contestable‪. Revue d'économie industrielle, 158(2), 9-41.

[13] Groves, P., Kayyali, B., Knott, D., Van Kuiken, S. (2013). The Big Data revolution in healthcare : Accelerating value and innovation. Center for US Health System Reform Business Technology Office. McKinsey and Company.

[14] Beduschi, A.(2019). Digital identity: Contemporary challenges for data protection, privacy and non-discrimination rights. Big Data & Society.

© 2023 par La Couleur. Créé avec Wix.com

bottom of page