Weber, Hempel, Horkheimer: Regards croisés sur le principe de causalité
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INTRODUCTION
Il s’agit presque d’une lapalissade que d’énoncer qu’un évènement, stimuli, choc, a pour épiphénomène une conséquence, un effet, un rebondissement, une réaction - nous ne révélerons rien du phénomène en nous tenant à cette évidence. La causalité, comme la corrélation, la distinction, le contraste, etc. est un principe d’intelligibilité dont chacun fait l’expérience - au sens phénoménologique - et dont les sujets usent pour interpréter les phénomènes du lebenswelt, du monde vécu [1]. Ainsi, la causalité est une catégorie du sens commun dont nous usons pour rationaliser notre environnement. Cependant, ce n’est pas de cette compréhension de la causalité que nous allons traiter ici. Cet essai est un exposé général clarifiant le problème épistémologique de la causalité historique.
Nous traitons ici de la causalité en tant que principe d’analyse scientifique du temps et de la réalité historique. Trois auteurs en particulier ont proposé de travailler ce concept. Il s’agit de Carl Hempel, Max Weber et Max Horkheimer. Ils ont chacun suggéré des modalités épistémologiques de compréhension de la causalité, selon leurs appellations respectives : Lois générales de l’histoire, système de connexions causales, Nécessité logique issue de relations fondamentales. En outre, chacun a cherché à faire de la causalité un concept opératoire intégré dans un système théorique : Causalité permettant la prédiction, Connexions causales permettant la distinction entre sciences de la nature et sciences de la culture, Nécessité à des fins de critique et d’émancipation. Ces trois auteurs ont donc chacun des propositions différentes, mutuellement asymétriques. L’exploration de ces asymétries permet de passer en revue les angles morts et tensions de ces approches respectives.
HEMPEL: LA FONCTION DES LOIS GÉNÉRALES DE L'HISTOIRE
Hempel est un logicien et philosophe à l’origine du modèle nomologique, selon lequel “l’induction produit des lois générales [2], sur base desquelles nous procédons à la déduction” (Sapiro, 2019). Les fondements de la position de Hempel sont au nombre de 3. Il affirme que i) les lois générales ont des fonctions analogues en histoire et dans les sciences naturelles, que ii) elles forment un outil indispensable de la recherche historique, et que iii) elles constituent un coeur duquel différentes procédures caractéristiques du social sont dérivées (Hempel, 1966). Voici donc comment Hempel a traité de la causalité historique.
Ces lois attestent de régularités de genre suivant : Si un événement de type C survient à un moment et un endroit certain, alors un événement de type E surviendra à un moment et endroit certain, pour autant que les paramètres de temps et d’espace des évènements soient spécifiquement liés. La formation de ces lois s’effectue par la rencontre entre des conditions initiales déterminantes et des hypothèses empiriquement éprouvées, à des fins fonctionnelles d’explication et de prédiction (Hempel, 1966). Pour Hempel, la causalité historique est mise en exergue par la légalisation de régularités positives. La recension exhaustive des caractéristiques des événements de types C et E étant considérée comme impossible (Hempel, 1966), il est néanmoins possible de rendre compte de cette relation par la typification de concepts généraux, suffisants pour l’explication.
Outre les hypothèses explicatives à propos de régularités empiriques positives, l’existence de liens de causalité a également pour fonction de permettre la prédiction scientifique. Déterminer, par exemple, sur base de conditions spatio-temporelles déterminantes passé ou présentes, la position future d’un astre ou d’une constellation. La causalité historique est donc, chez Hempel, ce principe logique qui participe à l’explication et la prédiction scientifique, à travers la formation, empiriquement fondée, de lois générales.
À nouveau, la précision de la prédiction dépend de l’adéquation fine entre conditions répertoriées comme déterminantes, et hypothèses tendant vers des lois générales. L’existence de la causalité n’est pas pertinente sans ce travail de raffinage théorique, qui marque le passage de la compréhension commune à la compréhension scientifique de la causalité.
WEBER: LA CAUSALITÉ HISTORIQUE ENTRE SCIENCES DE LA NATURE ET SCIENCES DE LA RÉALITÉ CULTURELLE
Dans son texte "Essais sur la théorie de la science", Weber traite de la causalité historique en tant que modalité de distinction entre sciences de la nature et sciences de la réalité culturelle, i.e. la sociologie. Celui-ci réfute d’emblée l’idée d’une loi générale fondée sur le positivisme, sur les répétitions de connexions causales; qui ferait jurisprudence, c’est à dire qui serait valable pour tous les cas semblables (Weber, 1965). Il nous explique que ce ne serait qu’un emprunt bancal d’un mode de fonctionnement emprunté à d’autres disciplines comme la mécanique, dont nous présupposerions la validité pour notre propre travail.
Il ne s’agit pas de simples complications méthodologiques. Pour Weber, les dynamiques de la nature et de la réalité culturelle sont ontologiquement différentes, et cela vaut pour la compréhension de la causalité historique également. Cependant, il accorde malgré tout une place centrale à celle-ci. Pour Weber, le but de la science économico-sociale peut se résumer comme suit : “La connaissance de la signification culturelle et des rapports de causalité de la réalité concrète” (Weber, 1965). Nous laissons ici de côté le concept de significations culturelles [3], si ce n’est pour spécifier qu’elles complètent la recherche scientifique, que la causalité historique ne se suffit pas à elle même en la matière.
Les rapports de causalité, chez Weber, c’est “ce qui fait qu’historiquement la réalité de la vie s’est développée sous cette forme et non sous une autre” (Weber, 1965). Nous retrouvons l’idée que la réalité est contingente, mais que les traces de connexions causales peuvent être répertoriées. En effet, la causalité historique chez Weber n’est pas seulement linéaire, elle est aussi réticulaire, formée d’un réseau de connexions. C’est à la recherche du réseau de connexions causales ayant mené à l’existence singulière du monde actuel qu’est subsumée l’hypothèse de la causalité historique, ainsi qu'à “l'évaluation des connexions causales à venir” (Weber, 1965).
Il est essentiel de comprendre que chez Weber, l’existence de la causalité est acceptée mais que sa légalisation, même si prouvée, n’est pas très utile en ce que la recherche scientifique tient de la relation entre système de connexions causales et significations culturelles de celles-ci. Les lois de causalité se limite à la fonction de moyens heuristiques : “Nous ne cherchons pas des lois causales à connaître, nous cherchons la causalité pour connaître” (Weber, 1965).
HORKHEIMER: LA NÉCESSITÉ HISTORIQUE, ENTRE THÉORIE TRADITIONNELLE ET THÉORIE CRITIQUE
Horkheimer, par son travail de fondation de la théorie critique de la société (Horkheimer, 1937), a offert une conception de la causalité historique entre nécessité et contingence. Plutôt qu’un développement théorique complexe, il prend pour cas analytique l’évolution de l’économie politique fondée sur l’échange (Horkheimer, 1937). Par exemple, il explique que, si l’économie bourgeoise est “fondée sur l’effet régulateur produit par l’échange” (Horkheimer, 1937), c’est par une analyse approfondie de l’histoire que se comprend “la spécificité et l’unité de l’ère sociale actuelle” (Horkheimer, 1937), et qu’il est nécessaire d’introduire des “éléments spécifiques assurant le passage de la structure fondamentale à la réalité différenciée” (Horkheimer, 1937). L’échange en soit n’explique rien, il faut partir de lui et se réengager dans le cheminement historique de la réalité.
En outre, les raisonnements déductifs clos sont futiles, en ce que la réalité est le résultat contingent d’une configuration de paramètres intermédiaires successivement déterminés : Le contrôle de la masse monétaire n’est pas plus explicatif que l’accroissement démographique des classes prolétariennes dans l’évolution de l’économie. Pour paraphraser Horkheimer, “l’affirmation de la pertinence des déterminations générales inclut l’affirmation de la pertinence de relations constatées dans les faits” (1937). De l’échange en société ne s’ensuit pas nécessairement le capitalisme, mais notre société capitaliste européenne globalisée résulte logiquement de la relation fondamentale d’échange. La causalité historique, chez Horkheimer, est introduite sous les traits de la dialectique nécessité/contingence.
Ce doublet incarne la causalité en ce que la réalité est nécessaire, i.e. elle découle de liens de cause à effet respectant une logique interne; et contingente, i.e. elle est ainsi mais aurait pu être autrement, sous d’autres conditions. C’est ce point précis que Horkheimer va appuyer pour se réapproprier la causalité historique au sein de la critique : “Le jugement porté sur la nécessité inhérente au cours de l’histoire tel qu’il s’est déroulé jusqu’ici implique la lutte pour faire que cette nécessité cesse d’être aveugle et prenne un sens.” (Horkheimer, 1937). C’est le point nodal, à vocation pragmatique, de la théorie critique par opposition à la théorie traditionnelle, à savoir la réappropriation active de la causalité à des fins de changement social.
SYNTHÈSE DES APPROCHES
Nous l’aurons compris, outre la distinction entre acception commune et acception scientifique de la chose, la causalité historique n’est pas un objet qui par soi évoque les mêmes nuances. Il n’y a pas d’interchangeabilité parfaite entre les propositions que chaque auteur fait de la causalité historique . Afin d'échelonner l’objet, trois doublets nous ont paru être la juste mesure permettant de traduire la conception de la causalité intégrée en filigrane des pensées de Hempel, Weber et Horkheimer: causalité historique endogène/exogène à la réalité culturelle et sociale, comme moyen/fin de la recherche, comme concept pragmatique/heuristique.
Nous remarquons que l’exogénéité de la causalité à la réalité culturelle et sociale est proportionnelle, dans un texte, à la distinction faite entre sujet et objet. Hempel en est un emblème. Il considère que la causalité est exogène en ce que “en histoire pas moins que dans d’autres branches de l’empirie, l’explication scientifique ne s’atteint qu’aux moyens d’hypothèses générales conformes ou de théories” (Hempel, 1966), et il s’oppose dès lors à la “méthode de compréhension empathique” (Hempel, 1966), soit une quelconque approche compréhensive. À l’inverse, Weber endogénéise la causalité, stipulant que les rapports causaux ne prennent sens qu’au regard des “significations culturelles” (Weber, 1965) portant sur elles. Horkheimer nuance un cran supplémentaire, jugeant que la causalité exogène vaut pour la théorie traditionnelle mais que la théorie critique cherche précisément à endogénéiser la causalité historique, que “la lutte fasse que la nécessité cesse d’être aveugle et prenne un sens” (Horkheimer, 1937).
Le second doublet tri les visions de la causalité historique en ce qu’elle est considéré comme un moyen permettant la recherche scientifique, ou la fin de celle ci. Hempel considère que la causalité est le squelette supportant les lois générales de l’histoire. Par extension, la finalité de la recherche scientifique est la légalisation de liens de causalité, sur base desquels les processus fonctionnels d’explication et de prédiction vont être effectué. Inversement, à nouveau, Weber prend le contre-pied de cette position car, pour les sciences de la réalité culturelle, il nous faut trouver les connexions causales concrètes pour procéder à ce qu’il nomme l’imputation causale. L’imputation causale, c’est le moyen par lequel le sociologue, ou l’économiste, où l’historien, procédera pour connaître ce qu’il est pertinent de connaître à propos d’une singularité afin de l’intégrer dans une constellation de singularités socio-historique. Enfin, Horkheimer, à nouveau, nécessite un pas de côté intellectuel. La recherche scientifique fait partie de la praxis de ce monde : Que ce soit selon la théorie traditionnelle ou la théorie critique, la place accordée à la causalité historique est un moyen pour renforcer ou transformer cette praxis.
Enfin, le dernier doublet concernant la propriété pragmatique/heuristique de la causalité historique pousse le contraste entre les auteurs à son paroxysme. Qu’il soit moyen ou fin, le concept opératoire de causalité historique est promu soit en qualité de notion pragmatique ancrée dans la praxis, soit en qualité de notion heuristique ancrée dans le champ scientifique et producteur de savoirs. Hempel et Weber se range, tous les deux, du côté heuristique. Finalité de la recherche chez Hempel, moyen intermédiaire de la recherche chez Weber, la causalité se subsume et se restreint malgré tout à la découverte. En revanche, Horkheimer, fidèle à la matrice de l’École de Francfort, rejette le dualisme cartésien de l’être et du penser (Horkheimer, 1937) soit que le sujet “ne s’isole pas en tant que sujet pensant des luttes sociales auxquelles il participe [...] il ne considère pas, la connaissance et l’action comme deux domaines distincts et séparés” (Horkheimer, 1937). La causalité historique est donc un concept opératoire éminemment pragmatique pour Horkheimer, et le nier reviendrait à “renier la praxis de ce monde” (Horkheimer, 1937).
CONCLUSION
Commençons par rappeler ce que cet essai n’est pas: Il n’est pas une distinction entre sens commun et connaissance scientifique sur le thème de la causalité historique. Il n’est pas non plus une confrontation brutale des pensées de Hempel, Weber et Horkheimer en matière de théorie des sciences. Ce qu’il est, c’est une circonscription fine d’une notion commune à trois pensées distinctes, et par là même une notion traitée différemment selon les exigences théoriques des auteurs. Après avoir explicité en substance comment chacun des auteurs intègre la causalité historique dans une théorie de la science, nous avons mis en lumière et démontré les asymétries mutuelles le long de 3 axes : endogène/exogène, moyen/fin, pragmatique/heuristique.
Cet essai visait à montrer qu’un principe épistémologique - la causalité historique - ne suscite pas en soi sa compréhension absolue, et qu’elle est théoriquement modelée. Mais c’est précisément car elle est théoriquement modelée qu’elle peut être finement comprise, et qu’elle permet ultérieurement l'intelligibilité.
NOTES
[1] “Le monde vécu est un horizon d’objets, l’univers toujours présent des choses données dans l’expérience immédiate de la vie. Un horizon avec sa structure propre, sa cohérence, son unité réelle, sur la base de certaines formes de causalités spatiales et temporelles préscientifique. Réel, pré-théorique, le monde vécu permet l’existence d’autres réalités mais qui renvoient toujours, en dernier ressort, à la réalité initiale de la vie quotidienne.” (Martuccelli, 2007).
[2] “Énoncés de forme conditionnelle universelle, qu’il est possible de confirmer ou infirmer par des découvertes empiriques adaptées” (Hempel, 1942).
[3] Weber prend l’exemple de la mécanique des fondements psychiques de la vie sociale, qui est une manière comme une autre d’établir des lois de régularités permettant la recherche en sciences économico-sociales (Weber, 1965), et de répertorier les significations culturelles que suscitent ces régularités. Pour autant, notre travail traite de la causalité et non des significations culturelles.
BIBLIOGRAPHIE
Hempel, C.G. (1966). “The function of general laws in History”, in Id. Aspects of Scientific explanation And Other Essays in the Philosophy of Science, New York, The Free Press, pp. 231-244.
Sapiro, G. (2019). Épistémologie des sciences sociales. Notes personnelles durant le séminaire. EHESS.
Horkheimer, M. (1937). Théorie traditionnelle et théorie critique. Gallimard. pp. 15-87.
Weber, M. (1965) « L’objectivité de la connaissance dans les sciences et la politique sociales » [1904], Essais sur la théorie de la science, Paris, Plon, rééd. coll. « Presse Pocket », 1992, pp. 148-165.